A propos pierre hébrard

A vécu en France (Perpignan, Avignon, aujourd'hui Montpellier) et aussi au Canada (Toronto) et en Algérie... A été actif comme formateur, enseignant, chercheur et l'est encore... et aussi lecteur (beaucoup) et écriveur (un peu) ici et là : www.translaboration.fr

laisser une trace (S. Stétié)

« Plus que tout autre chose – une pierre, par exemple – l’homme veut laisser derrière lui une trace.

Cela ne l’empêchera nullement, par ailleurs, de laisser aussi une pierre dans son dos : pierre tombale, cippe funéraire, statue.

Mais plus essentielle à ses yeux est la trace évasive, peut-être inconsciemment ressurgie des profondeurs de son passé nomade.

De son passé indécis et de son présent en apparence stabilisé, de sa fragilité constitutive, ce destin vaporeux de nuage qui est le sien, il souhaite déduire quelque chose de plus vaporeux encore : un signe, une assemblée de signes.

Une assemblée de signes, à partir d’un alphabet inventé et se formant mot à mot en une réserve d’émotions et de sens, c’est cela qu’on appelle un livre. L’homme – l’écrivain dans le cas d’espèce – se veut, assez mystérieusement, l’auteur d’un livre.

Auteur !

Or un livre, outre les pattes de mouche qui l’inscrivent et qui, ailes de mouches, s’envoleront, est fait de la matière la plus vulnérable qui soit, papier mort avant d’être né, objet de la convoitise barbare de tous les fléaux déchaînés : feu du ciel, eau de la terre, populations stupides de myriades de constellations papirophages qui sont encore plus avides et plus aveugles que les hommes, climats, montées imprévues (quoique prévisibles et inscrites à tous nos horizons) de l’insensibilité et de la bêtise – toutes autres plaies de l’Egype, celles qu’on connait et celles qu’on ne connait pas.

Et pourtant, muré dans son entêtement, l’homme veut laisser, face au sable ou au vent, face au terrible, une marque tendre ou dure de sa traversée des choses : un livre. (…)

Déjà partis, un pied dans le vide, nous imprimons d’un coup de talon l’empreinte paradoxale de notre néant sur la peau du désert naissant. »

Salah Stétié : Avant-livre, Éditions de la Margeride, 2008.

 

M. Crawford « Contact »

« Tout au long de cette enquête, je m’efforcerai de mettre en évidence certains traits étranges de notre culture, comme notre approche de l’éducation ou l’atmosphère de nos espaces publics.

M’appuyant sur certains courants de pensée dissidents de notre tradition philosophique, j’entends donner une image plus juste de notre rapport au réel et à autrui. J’espère que cette compréhension alternative nous aidera à mieux penser la crise contemporaine de l’attention et à retrouver certaines possibilités d’épanouissement humain.

Mon argumentation reposera sur des études de cas portant sur le fonctionnement de l’attention dans différents domaines de compétence pratique. (…) Les domaines de compétence pratique fonctionnent comme des points d’ancrage de notre rapport au réel – des points de triangulation avec les objets et nos semblables, qui ont leur propre réalité. Le résultat le plus surprenant de cette enquête (du moins à mes yeux), c’est qu’une « individualité » est susceptible d’émerger d’une telle triangulation. Un véritable exploit dans une société de masse qui parle le langage de l’individualisme tout en le vidant de sa substance. »

Matthew Crawford : Contact. Pourquoi nous avons perdu le monde et comment le retrouver. La Découverte. 2016

Extraits de « Brouhaha » de Lionel Ruffel

« Il faudrait élargir notre notion d’expérience esthétique, la retrouver dans celle des microcommunautés, des petits groupes, (…) de l’attention à l’autre (le care), qui ménagent des moments de réponse à la crise de l’attention. » (p. 73).

« Il y a bien deux voies d’études des phénomènes contemporains : l’une supposant une prise de distance, un surplomb, un détachement, une abstraction, mais aussi une distinction ; l’autre « embarquée », contemporaine dans le troisième sens du terme (camarade du temps), compositionniste, matérialiste, égalitaire, qui accepte le risque de l’aveuglement. » (p. 89).

« S’il est un point commun à l’ensemble de ces transformations,c’est que l’on passe d’une représentation et donc d’un imaginaire du littéraire centré sur un objet-support: le livre, à un imaginaire du littéraire  centré sur une action et une pratique : la publication. » (…) « il est nécessaire de se demander quel imaginaire politique produit la pluralisation de l’idée de publication. » (p. 107-108).

« Dans les luttes de définition sur le présent, le curseur se déplace des contenus aux positions d’énonciation, aux prises de parole, aux légitimités. Ce n’est en aucun cas un formalisme. Avant toute déclaration, quelle qu’elle soit, il faut d’abord se demander qui parle, avec quelle autorité, en faisant quel usage de la parole, car les exclusions premières sont celles qui portent sur le discours. » (p. 125).

Lionel Ruffel : Brouhaha. Les mondes du contemporain. Verdier. 2016.

 

Dispositifs

« Les outils de gestion, les procédures, les référentiels, les instruments comptables, les systèmes d’information et de communication sont autant de dispositifs qui canalisent l’activité, définissent des lignes de conduite, encadrent la production, induisent les comportements. Les dirigeants de proximité sont chargés d’appliquer ces dispositifs sur le terrain, mais ils ont peu de pouvoir pour les ajuster, les modifier – encore moins pour les éliminer quand ceux-ci produisent des effets néfastes à la production. Ils s’épuisent à tenter d’en limiter les dégâts afin que la production se fasse malgré tout. Il faut que « ça marche », même si pour ce faire on doit détourner les règles, ruser avec les procédures, maquiller les résultats, tricher avec les règlements. (…)

Ces dispositifs induisent des façons de faire et de penser, des comportements qui s’imposent même s’ils ne sont pas adéquats, même s’ils deviennent un empêchement au travail réel en rendant celui-ci plus difficile, même s’ils mettent le travail et les travailleurs en souffrance. Il y a là la genèse structurelle d’une organisation paradoxante. »

V. de Gaulejac et F. Hanique : Le capitalisme paradoxant, Seuil, 2015, p. 124

Une société « paradoxante »

« Les changements auxquels nous assistons depuis quelques décennies conduisent à une exacerbation des contradictions, une radicalisation des enjeux, un bouleversement des représentations, dont le sens échappe aux paradigmes habituellement utilisés par les sciences économiques et les sciences sociales (…)

Cet ouvrage se propose d’explorer la genèse et la mise en oeuvre de cet ordre paradoxal : pourquoi et comment les contradictions se transforment en paradoxes, comment les individus et les groupes réagissent à ce mécanisme qui parait global, quelles sont les formes de résistance qu’il suscite, les réactions défensives qu’il entraine et les mécanismes de dégagement pour « s’en sortir ».

V. de Gaulejac et F. Hanique : Le capitalisme paradoxant,Seuil, 2015, p. 16

Nous sommes dans l’itinérance

« Nous sommes dans l’itinérance.Nous ne sommes pas en marche sur un chemin balisé, nous ne sommes plus téléguidés par la loi du progrès, nous n’avons ni messie ni salut, nous cheminons dans nuit et brouillard. Ce n’est pas l’errance au hasard, encore qu’il y ait hasard et errance ; nous pouvons avoir aussi des idées-phares, des valeurs élues, une stratégie qui s’enrichit en se modifiant. Ce n’est pas seulement la marche à l’abattoir. Nous sommes poussés par nos aspirations, nous pouvons disposer de volonté et de courage. L’itinérance se nourrit d’espérance. Mais c’est une espérance privée de récompense finale ; elle navigue dans l’océan de la désespérance.

L’itinérance est vouée à l’ici-bas, c’est-à-dire au destin terrestre. Mais elle porte en même temps une recherche des au-delà. Ce ne sont pas des « au-delà » hors du monde, ce sont les « au-delà » du hic et nunc les « au-delà » de la misère et du malheur, les « au-delà» inconnus propres justement à l’aventure inconnue. Lire la suite

Qu’est-ce qu’un lieu de savoir ?

Les lieux de savoir sont les lieux successifs occupés par des acteurs individuels ou collectifs sur une carte institutionnelle, disciplinaire, politique. Ils sont institués par des interactions vivantes, le temps d’un cours, d’un séminaire, d’une conférence, d’une discussion, d’une soutenance de thèse, d’une controverse, mais aussi par un cheminement de recherche. Ils sont aussi les lieux matériels, construits ou naturels, où se déploient ces activités qu’ils abritent : salles de cours, laboratoires, bibliothèques, jardins botaniques, musées, ateliers. Ils sont également les instruments, les outils, les échantillons, les machines, qui accompagnent les gestes de la main et ouvrent de nouvelles dimensions à la perception et à la pensée humaines. Ils sont enfin les artefacts qui permettent de matérialiser et d’inscrire le savoir ou qui jouent un rôle dans sa construction même : dessins, schémas, textes écrits, discours portés par la voix. Ils sont les inscriptions portées sur ces supports, les signes ou les assemblages de signes, les tracés, le texte qui matérialisent et objectivent les savoirs et les rendent transitifs, transmissibles, communicables.

C. Jacob : Qu’est-ce qu’un lieu de savoir ? OpenEdition Press 2014

l’étranger nous habite (Kristeva)

 

« Étrangement, l’étranger nous habite: il est la face cachée de notre identité, l’espace qui ruine notre demeure, le temps où s’abîment l’entente et la sympathie. De le reconnaître en nous, nous nous épargnons de le détester en lui-même. Symptôme qui rend précisément le «nous» problématique, peut-être impossible, l’étranger commence lorsque surgit la conscience de ma différence et s’achève lorsque nous nous reconnaissons tous étrangers, rebelles aux liens et aux communautés. »

Julia Kristeva : réflexions sur l’étranger (conférence prononcée au Collège des Bernardins, le 1e octobre 2014)

http://www.kristeva.fr/reflexions-sur-l-etranger.html

Capitalisme et sens commun

« Le progrès de la société – s’il est possible – ne tient pas à un objectif grandiose tel que le « renversement du capitalisme » ou sa transformation radicale, mais à une lente modification des lieux communs (des représentations communément partagées) concernant l’être humain et la société. Un changement qui, s’il s’opère, entamera la force du discours dominant et rendra légitime une autre manière de penser et d’agir. »

François Flahault : Le paradoxe de Robinson. Capitalisme et société. Mille et une nuits, 2003.

Affrontements

Ici, finalement, dans nos villes de glaises, les affrontements concernent tout le reste de la vie – pas besoin d’uniforme pour organiser les offensives contre elle, pas besoin de canons et de généraux : chacun le soldat de son armée entière, chacun sa position, chacun établit le compte de ses morts intérieurs – et aucune trêve pour aucune fin à ces guerres.
Seulement, ici, dans nos villes semblables, plus personne pour savoir pourquoi la guerre se mène, ni où elle se mène, ni en fonction de quelles stratégies – les affrontements sont une seconde après l’autre, le champ total de l’existence vécue en ces termes.
Là-bas, dans les villes libérées, on prépare d’autres affrontements.

Extrait de: Arnaud Maïsetti. Affrontements. Publie.net