Laura Vazquez Les êtres humains et les structures sociales

 

Les êtres humains coulent leur pensées dans celles des autres. Ils coulent leur propre mal, leur propre bien dans ceux des autres. Ils sont façonnés par leur entourage, et les cerveaux secrètent des pensées qui fortifient les structures sociales dans lesquelles ils se trouvent. (p.12)

 

Ils naissent et ils deviennent instantanément le lieu d’inscription de structures et de formes. Les êtres humains que je croisais, tous ceux que je connaissais, étaient le résultat de leur milieu, de leurs gènes, de leur éducation, et de leurs expériences. Ils se comportaient selon leurs propres circonstances et leurs propres contraintes. (p.15)

 

Laura Vazquez. Les forces. Editons du sous-sol. 2025

 

Un séminaire (Pascal Nicolas-Le Strat)

Ce séminaire est né d’une hypothèse : en l’absence d’un système de références partagée qui s’imposerait d’évidence, le séminaire ne peut forger sa cohésion que dans son rapport à lui -même, dans son rapport à la situation que, progressivement il va déterminer, et dans son rapport au dispositif qu’il forme au fur et à mesure de ses travaux et qui, en retour, lui donne forme. Il s’originait donc dans une indétermination assumée et revendiquée. (p. 56)

Qu’est-ce qui développe ou restreint notre capacité de penser ? Penser nous confronte à une incertitude qu’il est plus commode de combler que d’explorer. La tentation est donc grande de souscrire aux normes de penser propres à nos institutions d’appartenance. A quelles conditions ou à quelles occasions sommes nous encouragés à sortir des savoirs constitués que la société met à disposition ? Penser revient-il à penser dans les normes ? Est-il envisageable de mettre en réflexion les normes à partir desquelles le travail de penser s’exerce ordinairement ? Peut-on penser et, dans le même temps, discuter les conditions normatives qui en balisent l’exercice ? (p. 56)

Dans le séminaire chacun parle à partir de tous les propos qui l’ont précédé et c’est cette trame de paroles qui agence l’espace-temps collectif [...] Le collectif se constitue donc dans le moment même où il construit son dispositif de travail et agence sa situation de parole. [...] Chacune de ces dimensions – le collectif initiant l’échange et le dispositif instituant la parole – est tour à tour, voire simultanément, constituante de l’autre. (p. 57)

Pascal Nicolas-Le Strat, Une démocratie éprouvée, Grevis, 2026

 

 

 

Leslie Kaplan : la folie et l’éthique du langage

La folie concerne tout le monde [...]

La folie est un possible pour tout être humain, et il faut prendre les mots au sérieux. Est « fou » ce qui est « pas normal », et aussitôt la question rebondit : « normal » c’est quoi ? Qu’est-ce que c’est vivre normalement ? Accepter la réalité ? Quelle réalité doit-on accepter ? Jusqu’où faut-il accepter la réalité ? Est-ce que vouloir changer la réalité c’est être fou ? Pour Freud, la santé mentale c’est être assez névrosé pour tenir compte de la réalité, et suffisamment psychotique pour vouloir la transformer.[...]

J’ai écrit Louise, elle est folle parce que la réflexion sur « la folie » est pour moi une façon d’interroger la société comme elle est, conformiste, consensuelle, normative et publicitaire, sans manque… et très folle.

La folie renverse nos certitudes et questionne la société et le monde à partir de la mise en cause de ce qui est, soi-disant, normal. Pour un écrivain ce questionnement concerne en premier lieu – mais bien sûr pas seulement – le langage qui, sous des apparences anodines, peut à tout moment suivre une pente autoritaire et se figer en clichés [...]

C’est cette « civilisation du cliché » comme je l’ai appelée que Louise, elle est folle veut présenter, rendre sensible, mettre en scène, pour ouvrir la réflexion à ce que pourrait être une éthique de la parole, du langage et du rapport à l’autre. [...] Lire la suite

Queneau Comprendre la folie

Ainsi, en comprenant la folie, nous approfondirons notre connaissance de l’humanité et nous en réaliserons les aspects cachés et mystérieux. Il nous faut donc accomplir l’homme, puisqu’il n’est rien d’autre à faire pour ce mammifère égaré dans la prairie des syllogismes et le pâturage des contradictions. L’accomplir dans tous ses sens et dans toutes ses possibilités. Et si le principal de ces accomplissements à l’heure où l’impérialisme opprime les cinq continents est de dégager l’homme des liens sociaux illusoires dans lesquels ce capital a réussi à l’enchaîner, il n’est pas non plus inutile de penser à cet accomplissement qui consiste à dévoiler pourquoi des hommes se sont séparés de nous derrière la vitre opaque du délire. L’homme perdu au milieu des constellations et des champs de betteraves y trouvera, peut-être ! les origines de son enthousiasme pour les fonctions automorphes, de son inquiétude lorsqu’un miroir se brise, de son rire devant un pot de moutarde ou un chapeau-claque, l’origine de son rire, de son rire un peu fou.

Raymond Queneau Comprendre la folie, dans G. Macé, La pensée des poètes, p. 311.

 

Segalen : congrès et réunions publiques

Les congrès américains ont ceci de commun avec toutes les réunions publiques – savantes ou ignorantes – des deux mondes, que nulle opinion n’en sort modifiée et que les idées vraiment nouvelles y sont rares. Et même, par cette loi curieuse de la psychologie des foules, il est constant que chaque congressiste y apparaisse un peu inférieur à lui-même. Il s’établit une sorte d’atmosphère mixte qui nivelle un peu tous les cerveaux.

Segalen Victor dans Gérard Macé, La pensée des poètes, Gallimard Folio Essais, 2021, pp. 118-119.

 

Valéry redoutables machines

Les plus redoutables des machines ne sont point peut-être celles qui tournent, qui roulent, qui transportent ou qui transforment la matière ou l’énergie. Il est d’autres engins, non de cuivre ou d’acier bâtis, mais d’individus étroitement spécialisés : organisations, machines administratives construites à l’imitation d’un esprit en ce qu’il a d’impersonnel.

La civilisation se mesure par la multiplication et le croissance de ces espèces. [...]

Chacun de nous est une pièce de quelqu’un de ces systèmes, ou plutôt appartient toujours à plusieurs systèmes différents ; et il abandonne à chacun d’eux une part de la propriété de soi comme il emprunte de chacun d’eux une part de sa définition sociale et de sa licence d’être.

 

Paul Valéry dans Gérard Macé, La pensée des poètes, Gallimard Folio Essais, 2021, pp. 96-97.

 

S’intéresser aux dispositifs

Pourquoi s’intéresser aux dispositifs.

Selon nous, qui veut faire de l’éducation critique se doit de passer par une forme sociale – un dispositif – conçue à cet effet. Notre ouvrage tente d’éclairer la consistance exacte de cet outil de travail à la fois conceptuel et pragmatique. Il fallait combler un manque : en sciences humaines, le dispositif est un parent pauvre de la recherche méthodologique, il est souvent relégué au chapitre des questions logistiques, quand il n’est pas carrément occulté, impensé. Or il est l’expression matérielle de choix non neutres, il est politique, car il induit ou empêche, favorise ou éteint certaines interactions sociales. Même dans une recherche scientifique revendiquée comme neutre, on peut avoir une relation soit technocratique soit démocratique avec les personnes qui font partie de la recherche. [...]

L’alternative se résume à cette question volontairement simplifiée : ou les personnes sont impliquées (la recherche s’élabore avec les personnes) ou alors la recherche porte sur elles sans qu’elles aient la possibilité d’intervenir directement sur ce qui est dit d’elles.

Bien évidemment entre ces deux extrémités une palette de possibles existe et elle peut aussi bien concerner la rétribution (ou non) des personnes interviewées, que celle de la mention de leur nom comme autrices de la recherche3 ou bien de leur effacement. Ces interrogations renvoient à une éthique de la recherche, une politique de la relation et de l’enquête (Bensa A. et Fassin D. (dir.), 2008, Les politiques de l’enquête, La Découverte)

[...]

La question du pouvoir revient de manière centrale dans nos réflexions sur nos pratiques puisque ces dernières s’inscrivent dans des démarches qui visent à l’appropriation, la participation et l’implication des acteurs et actrices concernées. Les effets de domination et de hiérarchie, même s’ils ne peuvent que rarement et difficilement s’effacer complètement, sont considérés comme des freins aux processus mis en œuvre, dont les dispositifs tentent de minimiser la portée.

Pourquoi s’intéresser aux dispositifs. Dans Penser – expérimenter des dispositifs d’éducation critique.Sous la direction de D. Leroy, C. Gilon, P. Ville & C. Campini. Champ social éditions, 2024.

 

 

Sarraute, Wittig : le travail des mots

 

« Avez-vous jamais cru à l’existence des choses ? Est-ce que tout n’est pas une illusion ? Il n’y a de vrai que les « rapports », c’est à dire la façon dont nous percevons les objets. » [Gustave Flaubert Lettre à Guy de Maupassant Correspondance t.5 Gallimard La Pléiade, 2007, p. 416]

On va au lieu où mots et sensations de mots ne sont pas séparables (et entre parenthèses on est renvoyé à ce qui fait la nature du langage, un corps hétérogène, à la fois abstrait et concret, matériel et symbolique, réel et irréel.

La geste sarrautienne met en scène tout ce qui se passe avec, autour du langage. « Mes véritables personnages, mes seuls personnages, ce sont les mots. » [Nathalie Sarraute La quinzaine littéraire, n°292, 1978, p.4]

C’est à dire que tout à coup, en Sarraute, on s’aperçoit qu’on vit en langage, sans cesse, sans un instant de repos, nuit et jour, quand on dort et quand on veille. Toutes les situations pratiques qu’on connaît, ce qu’on appelle la vie, la mort, ce qui appartient à la tragédie, à la comédie, aussi bien qu’aux situations les plus banales, sont vécues dans le langage ou plutôt en langage. (p. 280-281).

La langue nous façonne depuis toujours, à tout âge, enfants, adolescents, adultes, vieillards (…) (p. 288).

C’est avec des mots qu’on travaille, des mots qu’il faut investir d’une nouvelle forme dans l’écriture et par conséquent d’un nouveau sens. On travaille avec des mots qui doivent bousculer les lecteurs. Si les lecteurs ne ressentent pas le choc des mots, c’est que le travail n’a pas été accompli. (p. 322).

Monique Wittig Dans l’arène ennemie. Textes et entretiens 1966-1999. Les Editions de Minuit. 2024.

 

Myriam Suchet : savoir situé ou effacement énonciatif

 

La description que donne Pierre Macherey de « la langue » universitaire est glaçante :

« La manière dont l’enseignement universitaire aborde les thèmes qu’il traite, en en « parlant » au titre d’une parole surplombante et désengagée, a pour but premier de les neutraliser, en les coupant artificiellement des conséquences que serait susceptible de déchaîner leur mise en œuvre effective. Entre les murs de l’Université circule une parole ésotérique, d’autant plus libre qu’elle se présente comme déconnectée des enjeux qui échappent à sa prescription. » (Pierre Macherey, La Parole universitaire, Paris, La Fabrique, 2011, p. 229.)

[...]

Tout se passe comme si les discours d’enseignement et de recherche s’ingéniaient à effacer les guillemets : il s’agit d’escamoter les indices de l’énonciation au point que plus personne ne semble parler (et assurément pas en « je »). Dans les termes de Robert Vion :

« l’effacement énonciatif constitue une stratégie, pas nécessairement consciente, permettant au locuteur de donner l’impression qu’il se retire de l’énonciation, qu’il « objectivise » son discours en « gommant » non seulement les marques les plus manifestes de sa présence (les embrayeurs) mais également le marquage de toute source énonciative identifiable. » (Robert Vion, « “Effacement énonciatif” et stratégies discursives », dans André Joly et Monique De Mattia (dir.), De la syntaxe à la narratologie énonciative, Paris, Ophrys, 2001, p. 18.)

C’est précisément cette dimension d’adresse qui, à mes yeux (à mes oreilles ?) condense l’essentiel de l’enjeu relatif au caractère situé d’un savoir en train de s’énoncer : à qui parle t il, qui lui répond — et sur quel ton ?

Myriam Suchet, « Lire en français au pluriel, et jusqu’à entendre l’appel des notes », dans Fabula-LhT, n° 26, « Situer la théorie : pensées de la littérature et savoirs situés (féminismes, postcolonialismes) », dir. Marie-Jeanne Zenetti, Flavia Bujor, Marion Coste, Claire Paulian, Heta Rundgren et Aurore Turbiau, October 2021,URL : http://www.fabula.org/lht/26/suchet.html, page consultée le 27 March 2024

 

Cécile Wajsbrot au choeur des mots

Le nom qu’on me donne – coryphée – impliquerait presque une hiérarchie, m’installerait à la tête d’un groupe. Pourtant je me sens moins plutôt que plus, soustraite au choeur des mots qui circulent en tous lieux – ceux des écrans, de la radio, ceux des journaux et les paroles entendues dans la rue et les phrases lues, les voix au téléphone, les échanges professionnels, un flux continu. Les questions posées et les réponses données, l’opinion commune, la pensée approximative, les rets de la haine dans lesquels nous nous débattons.

Cécile Wajsbrot Plein ciel. Le bruit du temps. 2024, p. 20