Guattari (avril 1992)

Dans une interview pour une revue allemande, Félix Guattari disait :

« C’est important pour moi d’affirmer par provocation – délibérée – le caractère de finitude du rapport aux médias actuels. Cela ne va pas durer toujours, on voit bien aujourd’hui, en France l’état de catastrophe des télévisions, et, demain de la presse écrite. Ça va aller mieux après ? Mais je n’en sais rien, tout peut mourir. Imaginez le paysage français avec la mort du Monde ou de Libération (…) Il est possible que les médias tombent au rang de banalisation du téléphone. Et que la fascination du média disparaisse, remplacé par d’autres pratiques télématiques, d’interactivité, avec banques de données,etc. Les médias continuerons d’exister, comme le téléphone, mais ne serons plus investis de la même façon. »

Qu’est-ce que l’écosophie ? Éditions Lignes IMEC, 2013. p. 165

Qu’est-ce que l’écosophie ?

Ci-dessous, quelques extraits d’un article de J-Ph. Cazier (Médiapart) à l’occasion de la parution des textes de Félix Guattari « Qu’est-ce que l’écosophie ? » (présentés par S. Nadaud) aux éditions Lignes IMEC en 2013,

Par Jean-Philippe Cazier (21 février 2014)

Le texte est en ligne : http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-philippe-cazier

« Selon Guattari, ce qui caractérise l’époque contemporaine est, d’une part, que les situations actuelles, autant écologiques que politiques, économiques, institutionnelles, psychiques, subjectives, technologiques, etc., sont connectées entre elles, chacune impliquant les autres et réagissant sur les autres ; d’autre part, que ces situations incluent des conditions, des effets et problèmes ayant des implications qui résonnent immédiatement à l’échelle de la planète. Le discours de Guattari est amené à croiser des domaines hétérogènes selon une transversalité rendue nécessaire par la nature justement transversale de notre réalité : on ne peut parler de la situation écologique sans parler en même temps de technologie, des subjectivités, du capitalisme, comme on ne peut se référer à la politique sans parler d’écologie, du psychisme, des animaux, des médias ou de l’art. Tous ces domaines sont bien sûr distincts mais s’articulent selon des modalités variables et évolutives : les discours et pratiques co-fonctionnent selon des relations « machiniques » qui à la fois maintiennent leur hétérogénéité et rendent nécessaire de penser leurs rapports, les points sur lesquels ils se recouvrent, les lignes par lesquels ils divergent, la complexité qui est ainsi produite, autant matérielle que psychique.

Ce que Félix Guattari nomme écosophie concerne donc l’analyse des relations entre l’écologie, le social, le politique et le mental, la mise au jour de ces relations, mais surtout les modalités par lesquelles il devient possible d’agir sur celles-ci en vue de sortir de « l’impasse planétaire ». S’il est nécessaire de repenser les « vieilles idéologies qui sectorisaient de façon abusive le social, le privé et le civil », s’il est nécessaire, pour la psychanalyse ou l’écologie, de comprendre en quoi le rapport à l’environnement ou les subjectivités sont liés au politique, aux technologies ou à l’histoire, ce n’est pas dans le seul but de connaître les processus et relations complexes dans lesquels nous existons – reconnaissance qui conduit à complexifier tous ces domaines et à sortir des modèles universalisants et éternisants –, mais c’est pour tenter de nous les réapproprier, de manière individuelle et collective, d’agir en vue de produire autre chose que ce qui nous conduit à un désastre général : désastre écologique et social, désastre politique, économique, technologique, désastre pour les subjectivités, pour les vies humaines et non humaines – désastre dans lequel nous sommes déjà.

On abordera donc le social, le politique, l’écologique, le mental, selon une logique des relations, de la multidimensionnalité, de la complexité (…)

L’écologie est importante, d’une part, dans la mesure où elle conduit à penser à l’échelle de la planète, qu’elle fait sortir la pensée et les pratiques de leurs territoires mentaux et physiques habituels ; d’autre part, parce qu’elle est l’occasion de repenser de manière complexe les rapports entre l’environnement, le politique, le social, la technique, le mental, les subjectivités, etc. L’intérêt de l’écologie est de permettre une mutation de la pensée, des pratiques et modes d’existence – autrement elle se condamne à n’être qu’un avatar d’une pensée réactionnaire, d’une politique appauvrissante et aliénante, participant à l’empêchement de toute mutation libératrice du social, du politique, des subjectivités.(…)

Ainsi, l’écosophie selon Guattari ne se présente pas comme une discipline scientifique constituée ou à constituer, elle est d’abord un effort vers une nouvelle façon de penser et d’agir, une nouvelle pratique de la pensée autant qu’une nouvelle pratique de la pratique. Cette mutation dans l’ordre de la pensée, de l’action et de l’existence, est nécessitée par ce qui caractérise l’époque contemporaine – la dimension plurielle et planétaire de la réalité humaine et non humaine – mais surtout par les catastrophes dans lesquelles nous sommes engagés et qui laissent entrevoir un futur fait de catastrophes plus destructrices encore : catastrophes écologiques, catastrophes politiques, économiques, sociales, catastrophes technologiques, médiatiques, psychiques. Cette mutation de la pensée, de la pratique et des subjectivités, est nécessitée par la forme actuelle du capitalisme qui ne peut plus être pensé et combattu avec les mêmes ressources qu’auparavant.

Certains des textes qui composent Qu’est-ce que l’écosophie ?, proposent les éléments d’une analyse du capitalisme actuel (« capitalisme mondial intégré »), le capitalisme post-industriel qui, loin de se limiter à la production de biens matériels, a investi tous les domaines, sur toute l’étendue de la planète. (…)

Le capitalisme actuel est compris par Guattari comme une immense machine à produire, une machine à l’échelle de la planète, qui non seulement intègre tout (le vivant, le savoir, le mental, les cultures, etc.), mais surtout produit tout – jusqu’à nos rêves. (…)

Ne pas comprendre que la revendication de mutations dans la production du savoir, des corps, des modes de vie, des subjectivités, de l’environnement, de l’information, est aussi importante, dans la résistance au capitalisme, que la remise  en cause du marché financier ou du système de production de biens, c’est se condamner à penser, à vivre, à agir en fonction du capitalisme (…).

Le capitalisme actuel ne détruit pas uniquement les biotopes au niveau mondial, il empêche et détruit également toutes les possibilités de vie, de pensée, de subjectivation, divergentes et créatrices d’autres finalités.  (…)

Guattari développe également une attention à ce qui en soi est porteur d’une divergence par rapport au monde capitaliste : attention aux discours et aux pratiques singuliers – pratiques politiques, institutionnelles, collectives ou individuelles, locales, discours philosophiques, scientifiques, médiatiques, délirants, etc. –, aux processus singuliers de subjectivation, aux pensées « déviantes » ou « folles » (comme cela est le cas dans L’Anti-Œdipe ou Mille plateaux). De même, une attention précise à l’art, aux pensées et pratiques artistiques, aux nouvelles formes de la production artistique, dans la mesure où « (…) la pratique artistique a à la fois un impact dans le domaine du sensible, dans le domaine des percepts et des affects, et en même temps une prise directe sur la production d’univers de valeurs, d’univers de référence et de foyers de subjectivation (…). Des façons de voir, de sentir, d’être affecté tout à fait mutantes ». (…).

Lorsqu’il décède en 1992, Félix Guattari laisse une œuvre considérable, des perspectives extrêmement riches, autant politiques que philosophiques. Son œuvre ne cesse de tendre vers une nouvelle façon de penser et d’agir : nouvelle façon de penser le capitalisme mais aussi la psychanalyse, l’inconscient, l’art, la littérature, l’action politique, les médias, la ville, l’environnement, la technologie, l’ontologie, le sujet, la névrose, le collectif, etc., et l’on retrouve dans Qu’est-ce que l’écosophie ? toute cette profusion enthousiasmante et féconde. Il est d’ailleurs frappant de constater à quel point les derniers textes de Guattari, écrits il y a plus de vingt ans, anticipent sur notre actualité et en permettent une analyse percutante, aussi bien en ce qui concerne le réseau internet que l’urbanisme, le discours politique, ou encore les crispations nationalistes, identitaires et fascisantes actuelles. »

 

 

Savoir, apprendre, transmettre. Le rapport au savoir selon F. Hatchuel

Françoise Hatchuel (2005/2007). Savoir, apprendre, transmettre. Une approche psychanalytique du rapport au savoir. La Découverte Poche.

Quelques citations :

Enseigner, c’est en effet se relier, durant de longues heures de face à face, à un groupe d’élèves ou d’étudiants avec notre mode de lien aux autres qui répète et met en scène ce qu’il y a de plus profond en nous, notre rapport à nous-mêmes et au monde, dans ce jeu permanent d’attentes, de fantasmes et de représentations.

Or ce lien n’est ni gratuit ni fortuit, puisque c’est par son biais que nous devons mettre les élèves en relation avec ce savoir que nous avons choisi de représenter. (…) (p. 124)

 

La capacité des enseignants à construire et à maintenir ces liens entre personnes et avec le savoir pourrait donc s’avérer absolument essentielle, et les instituer dans une véritable « fonction humanisante » d’adulte ayant à transmettre un savoir non plus disciplinaire mais sur la condition d’être humain. (p. 124-125).

 

Car ce qui apparaît de plus en plus déterminant, c’est la façon dont le rapport au savoir de l’enseignant ou de l’enseignante structure ce que (C. Blanchard-Laville) appelle l’espace psychique de la classe.L’enseignant laisse là comme une signature, à la fois didactique et relationnelle, c’est à dire une façon d’être et de faire significative de sa façon de se relier à la fois aux élèves et au savoir, et de relier les élèves eux-mêmes au savoir. Cette empreinte peut s’analyser et constitue le « transfert didactique ». (p. 131).

 

Il semble donc que le « climat transférentiel », c’est à dire le registre fantasmatique dans lequel s’inscrit le cours, soit plutôt instauré par l’adulte, qui « modèle » en quelque sorte l’espace psychique de la classe en fonction de son propre rapport au savoir et de ce qu’il attend inconsciemment de l’enseignement : le savoir qu’il ou elle enseigne représente-t-il à ses yeux un objet magique à vénérer, un privilège à conserver, une défense contre les angoisses de chaos, une « bonne nourriture » à donner aux élèves, etc.? (p. 132).

 

Si l’enseignant ou l’enseignante acquiert une connaissance empathique de ce mode de compréhension des choses, sa manière de se relier aux élèves a des chances de se modifier imperceptiblement. Cette imperceptible différence fera que l’élève sera plus souvent traité en sujet, porteur ou porteuse d’un désir autonome et inaliénable, que réduit au rang d’objet d’emprise. (p. 135).

 

La question du rapport au savoir est avant tout celle du lien et de l’autonomie du sujet. (p. 137).

 

Objet social avant de devenir celui d’un sujet singulier, le savoir peut donc être considéré comme un objet transitionnel , support d’une médiation entre soi et l’autre, et qui questionne notre relation aux autres, telle que nous l’avons construite qu cours de notre histoire personnelle et telle que nous la vivons au quotidien. (p. 138).

 

Si nous voulons que les savoirs ne soient pas de simples informations empilées dans un réceptacle passif, nous devons accompagner, pour nous-mêmes et pour autrui, le remaniement psychique nécessaire à tout véritable apprentissage : sans travail sur soi, on court le risque de rester soumis au savoir, qui apparait au mieux comme une injonction, au pire comme un danger ou un extérieur inaccessible. C’est la posture adoptée face au savoir qui est émancipatrice, pas le savoir lui-même. (p. 139-140).

 

Si nous acceptons ce point de vue, nous pouvons alors considérer que le savoir serait, dans nos société modernes, probablement un des plus puissants outils de refoulement du doute et de l’angoisse de mort, puisqu’il constitue, d’une part, ce que nous pouvons transmettre et partager au-delà de la mort, et d’autre part, croyons nous, ce qui éliminera l’irrationnel de nos conduites.

L’illusion demeure, en effet, qu’une meilleure connaissance nous mènerait à la bonne action, nous évitant ainsi toute prise de risque.C’est l’illusion d’un savoir qui trancherait et résoudrait les conflits, venant se substituer aux choix d’ordre éthique et politique. (p. 140).

L’intervention sociale à l’épreuve des habitants

L’INTERVENTION SOCIALE À L’ÉPREUVE DES HABITANTS

un ouvrage collectif dirigé parJ. J. Schaller,  L’Harmattan, vient de paraître

dans la série « Le sujet dans la cité – Actuels »

L’ouvrage présente l’expérience de la « Recherche Action Qualifiante » (RAQ) menée entre des professionnels de l’action sociale (Sauvegardes de l’enfance et de l’adolescence de l’Ouest de la France) et des enseignants-chercheurs de l’Université Paris 13/Nord (Centre de recherche EXPERICE), et indique en même temps des pistes permettant sa transposition en d’autres lieux. A partir de la proposition faite aux professionnels de mettre en place une démarche visant à rechercher les forces vives d’un territoire, à y reconnaître des formes de solidarité et de pouvoir d’agir, la RAQ invite à mettre en œuvre des modalités différentes d’intervention sociale prenant pour point de départ les projets de développement portés par les habitants. Affirmant la nécessité de se tenir au  plus près des personnes sur les territoires, la recherche-action veut inciter à développer une dynamique du vouloir commun, du faire-ensemble, de la participation démocratique.

Les associations d’action sociale, dont les missions sont aujourd’hui menacées par des logiques managériales et comptables, y retrouveraient leur légitimité et leur raison d’être : contribuer à la construction démocratique d’une société dans laquelle chacun est appelé à prendre place et part, et œuvre à la difficile mise en place d’un « monde commun ».

Jean-Jacques Schaller est enseignant à l’Université Paris 13 Sorbonne Paris Cité et chercheur au Centre de recherche interuniversitaire EXPERICE.

penser la socialisation-personnalisation

Hugon, M., Vilatte, A. et Prêteur,Y. (2013). Philippe Malrieu : un modèle de la socialisation-personnalisation, in A. Baubion-Broye et al. Penser la socialisation en psychologie. Actualité de la pensée de Philippe Malrieu. Toulouse : Erès.

Quelques extraits :

L’œuvre de Malrieu (…) propose un modèle dialectique de la socialisation, articulant changement individuel et changements sociaux. Dans ce modèle, le sujet est considéré comme acteur de ses conduites par les significations qu’il leur accorde dans les différents milieux et temps de sa socialisation. La socialisation ne résulte donc plus d’une simple acculturation ou d’un assujettissement aux règles et normes des systèmes institutionnels mais également d’une construction subjective (personnalisation).(…)

« Au-delà des institutions où il est directement engagé : famille, école, travail, groupes de pairs, l’adolescent approfondit ses relations avec les institutions de la société globale : économie, État, culture. »

A l’instar de Wallon et de Meyerson, Malrieu souligne l’inscription des conduites humaines dans des systèmes sociaux et culturels au sein desquels autrui tient un rôle de médiateur (pairs, éducateurs, etc.).

Pour Malrieu, la socialisation recouvre un double versant : un processus d’acculturation, consistant en l’appropriation d’un monde de culture et ayant pour principale finalité d’orienter les conduites de l’individu (…) et des processus de personnalisation, processus au sein desquels le sujet repère les insuffisances ou contradictions de ces contraintes sociales pour les dépasser et se déprendre de ses propres assujettissements.

La personnalisation se définit donc comme une construction originale par laquelle le sujet tente d’objectiver et surmonter les conflits à l’origine d’un sentiment de division.

La définition d’un projet cohérent de vie apparaît comme nécessaire pour dépasser ces conflits et continuer à se construire. Ce projet ne peut s’établir que sur une reconnaissance des expériences antérieures vécues et à l’intersection de normes multiples (idéologiques, morales, religieuses, philosophiques) que la personne rencontre au sein des différentes institutions qui l’éduquent.

« C’est par l’analyse critique de ses expériences et des normes qui l’entourent que le sujet va créer, innover, se personnaliser en accédant ainsi au statut de personne ».

Les dimensions que Malrieu propose au chercheur de repérer à partir des œuvres autobiographiques correspondent aux relations que le sujet entretient avec son entourage (personnes auxquelles il s’identifie ou s’oppose), aux idéologies dominantes dans les institutions et dans ses différents groupes d’appartenance et à la façon dont le sujet construit ses représentations de soi, son identité, à partir des relations qu’il élabore entre ces différents systèmes.

La façon dont Malrieu conceptualise son modèle de la socialisation ((…) est plurielle car elle se réalise simultanément dans des milieux différents et ce tout au long de l’existence. (…) « Considérant que les relations interpersonnelles sont médiatrices de la construction du sujet, l’hypothèse est de ne pas éparer l’étude des fonctions et des processus psychiques de celle de leurs cadres sociaux, des institutions et des représentations collectives.

Voir aussi : des extraits d’un article de Malrieu sur le site :

http://www.translaboration.fr/wakka.php?wiki=MalrieU