Leslie Kaplan : la folie et l’éthique du langage

La folie concerne tout le monde [...]

La folie est un possible pour tout être humain, et il faut prendre les mots au sérieux. Est « fou » ce qui est « pas normal », et aussitôt la question rebondit : « normal » c’est quoi ? Qu’est-ce que c’est vivre normalement ? Accepter la réalité ? Quelle réalité doit-on accepter ? Jusqu’où faut-il accepter la réalité ? Est-ce que vouloir changer la réalité c’est être fou ? Pour Freud, la santé mentale c’est être assez névrosé pour tenir compte de la réalité, et suffisamment psychotique pour vouloir la transformer.[...]

J’ai écrit Louise, elle est folle parce que la réflexion sur « la folie » est pour moi une façon d’interroger la société comme elle est, conformiste, consensuelle, normative et publicitaire, sans manque… et très folle.

La folie renverse nos certitudes et questionne la société et le monde à partir de la mise en cause de ce qui est, soi-disant, normal. Pour un écrivain ce questionnement concerne en premier lieu – mais bien sûr pas seulement – le langage qui, sous des apparences anodines, peut à tout moment suivre une pente autoritaire et se figer en clichés [...]

C’est cette « civilisation du cliché » comme je l’ai appelée que Louise, elle est folle veut présenter, rendre sensible, mettre en scène, pour ouvrir la réflexion à ce que pourrait être une éthique de la parole, du langage et du rapport à l’autre. [...] Lire la suite

Queneau Comprendre la folie

Ainsi, en comprenant la folie, nous approfondirons notre connaissance de l’humanité et nous en réaliserons les aspects cachés et mystérieux. Il nous faut donc accomplir l’homme, puisqu’il n’est rien d’autre à faire pour ce mammifère égaré dans la prairie des syllogismes et le pâturage des contradictions. L’accomplir dans tous ses sens et dans toutes ses possibilités. Et si le principal de ces accomplissements à l’heure où l’impérialisme opprime les cinq continents est de dégager l’homme des liens sociaux illusoires dans lesquels ce capital a réussi à l’enchaîner, il n’est pas non plus inutile de penser à cet accomplissement qui consiste à dévoiler pourquoi des hommes se sont séparés de nous derrière la vitre opaque du délire. L’homme perdu au milieu des constellations et des champs de betteraves y trouvera, peut-être ! les origines de son enthousiasme pour les fonctions automorphes, de son inquiétude lorsqu’un miroir se brise, de son rire devant un pot de moutarde ou un chapeau-claque, l’origine de son rire, de son rire un peu fou.

Raymond Queneau Comprendre la folie, dans G. Macé, La pensée des poètes, p. 311.